dimanche 30 novembre 2014

Silvina Ocampo, La musique de la pluie

Ce petit recueil regroupe 6 nouvelles, extraites de Mémoires secrètes d’une poupée (Gallimard, L’imaginaire, 1993, 1ère édition, 1987).
Un musicien prodige qui ne joue qu’avec le gros orteil, sur un piano soigneusement désaccordé, les œuvres de grands compositeurs inspirées par le thème de l’eau ; une femme qui se transforme en chien ; une statue équestre vengeresse ; une jeune voyante en lutte avec ses rêves prémonitoires… Naviguant à la frontière devenue incertaine entre le rêve et la réalité, les personnages de Silvina Ocampo font surgir un monde de visions insolites et cocasses.
«De toutes les expressions qui pourraient la définir, la plus précise, je crois, serait : elle est géniale.»
Jorge Luis Borges

Pour finir le mois de la nouvelle chez Flo, je suis retournée en Argentine avec Silvina Ocampo, une auteure que je n’avais pas encore lue.
Ici, rêve et réalité, mystère et fantaisie se confondent. Les narrations à la première personne accentuent le doute, laissant le lecteur aux prises avec les apparences.
Très bien construite, fluide, Okno, l’esclave s’inscrit pleinement dans cette démarche et présente une réflexion sur l’art, l’identité, la mise à distance d’une artiste face à l’agitation du monde.
"L’homme a pris une habitude tout à fait inutile ; il faut qu’il explique tout ; peu importe que son explication soit exacte ; ce qui importe c’est qu’il la donne et, si possible, qu’elle paraisse dans les journaux."
L’art est également au cœur de La musique de la pluie, mais sous une forme plus critique. L’auteure interroge le génie et le succès avec des touches d’humour. C’est la nouvelle la plus fantaisiste du recueil.
Dans L’automobile, un mari  ne comprend pas que sa femme aime participer à des courses. Ce point de vue masculin permet à la fois de relever des clichés sexistes et de révéler la complexité des passions.
Ce thème est décliné dans Le Destin, mais sous l’angle de l’amour secret, grâce au regard décalé d’une jeune fille sur le comportement de deux séducteurs. L’ambiguïté sur l’identité est entretenue par un jeu sur la présence, les apparences, et les prénoms. Ici, le lecteur garde une grande liberté d’interprétation.

Les deux autres nouvelles m’ont laissé un sentiment plus mitigé. J'aurais pu mieux les apprécier et développer davantage, si j’avais lu le recueil entier. J’ai l’impression d’avoir seulement effleuré un univers plus vaste, sensible et subtil...
Même si cette collection est agréable pour découvrir un auteur, cet aperçu m’a semblé un peu trop court.

J’avais pensé à une autre lecture qui aurait plu à Flo. Faute de temps, celle-ci me permet de participer pour ce dernier dimanche !

lundi 17 novembre 2014

balades sur les blogs

Je mets à jour ma page de "balades" sur les blogs de lecture, alors n'hésitez pas à me laisser un commentaire si je vous oublie....

Merci à ceux qui cliquent sur  "+1" sous mes billets. Vous pouvez me suivre sur les réseaux sociaux, et vos commentaires sont également les bienvenus.
Malgré mes efforts pour percer les mystères de la configuration de Blogger, je ne vois pas vos profils et vos blogs si vous n'êtes pas dans mes cercles :-)

samedi 15 novembre 2014

Romain Gary, Les oiseaux vont mourir au Pérou

Gallimard, 1962. "Il n'y a pas eu préméditation de ma part: en écrivant ces récits, je croyais me livrer seulement au plaisir de conter. Ce fut en relisant le recueil que je m'aperçus de son unité d'inspiration: mes démons familiers m'ont une fois de plus empêché de partir en vacances. Mes airs amusés et ironiques ne tromperont personne: le phénomène humain continue à m'effarer et à me faire hésiter entre l'espoir de quelque révolution biologique et de quelque révolution tout court." Romain Gary.
Cette citation en 4e de couv traduit bien l’esprit du recueil. Si vous avez lu Gary, vous le reconnaîtrez dans ces pages. Sinon, ces 16 textes peuvent être une belle façon de découvrir son style, ample ou plus âpre, son humour, son ironie, et les thèmes qui transcendent ses livres (pour ceux que j’ai lus) : la guerre, bien sûr, l’amour et l’art.

Simple allusion dès la première nouvelle, la guerre est au cœur de Un humaniste. Dans ce texte, un fabricant de jouets juif allemand (le thème des jouets avant Les Cerfs-volants) décide de se cacher quand Hitler arrive au pouvoir. "Il fallait patienter, laisser à l’humain le temps de se manifester, de s’orienter dans le désordre et le malentendu, et de reprendre le dessus."
La guerre réapparaît ensuite dans Noblesse et grandeur, où elle sert de prétexte à un règlement de compte personnel. Elle provoque le traumatisme d’une jeune fille dans Les habitants de la terre. Elle conduit un officier nazi à la folie dans Une page d’histoire. (Ce texte rappelle un peu les délires symboliques de La Danse de Gengis Cohn, dans lequel un juif décide de hanter le nazi qui l'a assassiné ; c’est le roman le plus déroutant que j’ai lu de Gary pour l’instant). Le nazisme pèse à nouveau sur le présent dans La plus vieille histoire du monde, lorsque, installé à La Paz, Shonenbaum retrouve un ancien ami, rescapé des camps, mais encore terrorisé.

Le deuxième thème, qui traverse ce recueil est l’art. Il est abordé dans Décadence, qui met en scène avec humour un ancien mafieux, devenu artiste en Italie, et dans J’ai soif d’innocence, sur fond de voyage à Papeete et de souvenirs de Gauguin.
Mais l’art est ici surtout associé à l’amour : la musique dans Le luth, la peinture dans Le faux, le cirque dans Les joies de la nature (le monde du spectacle sous un angle plus cru que dans Les enchanteurs), l’écriture dans Le mur, et même la photographie, grâce aux cartes postales de Tout va bien sur le Kilimandjaro. Mais chez Gary, l’amour est cruel ou doux-amer. Dans ces nouvelles, l’art trahit ou préserve les apparences, les convenances ; il semble à la fois complice et obstacle pour les personnages. Je ne veux pas trop développer, car si Gary suggère les chutes, il ménage toujours des surprises, grâce à un trait d’humour ou la réaction inattendue d’un personnage. Il laisse aussi parfois planer le doute, un doute dérangeant dans Le luth, par exemple.

Plus que des histoires, ces nouvelles sont des portraits d’hommes et de femmes soumis à des événements dramatiques, rattrapés par leur passé, victimes de leurs propres excès, de leurs sentiments contradictoires ou poussés à l’extrême : opportunisme, intégrité, désespoir, cupidité, naïveté. La qualité de Gary est de savoir révéler la complexité de ses personnages, le temps d’une nouvelle, parfois très courte. Il joue avec ses lecteurs, attise leurs émotions et les invite à saisir des nuances et différents degrés d’humour. Même dans ses nouvelles les plus sombres, Gary n’oublie pas de susciter l’empathie et de glisser des touches d’espoir. Il sait décrire l'absurdité, la cruauté, en introduisant une poésie dans le style ou les sentiments. On achève chaque lecture avec un sourire amusé, troublé, ironique ou amer.

Le plus bel exemple se trouve dans Les oiseaux vont mourir au Pérou. Après une vie passée dans les conflits du XXe siècle, un homme s’installe dans un bar sur une plage, où il sauve une femme. "Il y avait en lui quelque chose qui refusait d’abandonner et qui continuait à mordre à tous les hameçons de l’espoir. Il croyait secrètement à un bonheur possible, caché au fond de la vie et qui viendrait soudain tout éclairer, à l’heure même du crépuscule. Une sorte de bêtise sacrée était en lui, une candeur qu’aucune défaite ni aucun cynisme n’étaient jamais parvenus à tuer". (Cet espoir rappelle celui de Michel dans Clair de femme).
Et plus loin: "Elle le regardait avec une telle confiance et il avait vu tant d’oiseaux venir expirer sur ces dunes que l’idée d’en sauver un, le plus beau de tous, de le protéger, de le garder pour soi, ici, au bout du monde, et de réussir ainsi sa vie en fin de course lui rendit en un instant toute sa naïveté que son sourire ironique et son air désabusé essayaient encore de cacher». Aujourd’hui, il est facile de faire un parallèle entre les oiseaux morts sur cette plage et la désir de Jean de sauver tous les goélands dans L’Angoisse du roi Salomon d’Ajar.

Enfin, ce recueil contient deux textes plus singuliers. Dans Citoyen pigeon, deux hommes d’affaires américains connaissent des difficultés liées à la crise des années Trente. Ils font à voyage à Moscou, mais la visite de la ville ouvre sur une folie surréaliste.
Gloire à nos illustres pionniers, le dernier texte, m’a beaucoup surprise, car il s’agit d’une nouvelle de science-fiction, sur fond de recherches scientifiques et de concurrence internationale. Je ne m’attendais pas à lire cette histoire, drôle et insolite !

C'est toujours le mois de la nouvelle chez Flo !

mardi 4 novembre 2014

Julio Cortazar, Les armes secrètes


Gallimard, 1963, Folio, 1973.
Ce recueil est étonnant, car il présente une variété de styles et de choix narratifs. Ces textes ont en commun une analyse psychologique des personnages dans leur rapport au réel. Rêve, dédoublement, identité, apparences, séduction et amour, sont les thèmes récurrents. Cortázar les aborde sous des angles différents : première ou troisième personne, langage familier ou plus poétique, faits vécus directement ou rapportés par des témoins, narrateur qui s’éclipse ou change au fil des pages. Ces approches permettent au lecteur d’avoir une version plus ou moins complète et de se forger une opinion. Entre réalisme et réalisme magique, Cortázar construit son propre univers, un monde où la frontière entre le réel et l’imaginaire reste floue. Il sait aussi maintenir une complicité avec le lecteur. Lecteur, mis en scène dans "Continuité des parcs", un texte de trois pages, inclassable et finalement assez drôle. Souvent grinçantes, dérangeantes pour la cruauté qu’elles suggèrent, ces nouvelles restent à l’esprit.
Le dernier texte, L’homme à l’affût, est le portrait d’un musicien, proche de Charlie Parker, précise la préface. Très différent, il complète un recueil qui montre toute la richesse narrative de Cortázar.
Il semble que selon les rééditions, ce recueil ne comporte pas les mêmes nouvelles. Je les présente donc en quelque mots.

Dans La nuit face au ciel, un homme est hospitalisé après un accident de moto. Dès qu’il perd conscience, il se voit courir dans les marais, poursuivi par les Aztèques. Cortázar traduit bien l’interrogation entre rêve et réalité. Ce court texte, bien construit, captive par l’ambiance qu’il parvient à créer en insistant sur les sensations et les odeurs.

Axolotl est l’une de mes nouvelles préférées dans ce recueil. Troublante, elle offre au lecteur plusieurs interprétations possibles. Au jardin des Plantes, le narrateur passe des heures à observer les axolotls de l’aquarium, jusqu’à s’interroger sur sa propre identité. Conte sur l’évolution, la dualité animal-humain, la fragilité psychologique ? Cortázar sait ouvrir des réflexions plus profondes qu’il n’y paraît. "C’était des larves, mais larves veut dire masque et aussi fantôme. Derrière ces visages aztèques, inexpressifs, et cependant d’une cruauté implacable, quelle image attendait son heure ?"

Dans Circé, les deux premiers fiancés de Delia sont décédés brutalement. Mario refuse d’écouter les ragots sur ces morts suspectes. Un jeu de séduction s’installe entre le couple autour de dégustations de bonbons fourrés. Dans ce texte, Cortázar met encore l’accent sur la dualité, les apparences, l’aveuglement amoureux. Le titre pose d’emblée la question au lecteur : Delia est-elle Circé ou bien est-ce seulement une rumeur ? "Les gens mettent de tels sous-entendus partout, et il faut voir comment, de tant de nœuds accumulés, naît à la fin un morceau de tapisserie". J’aurais apprécié un jeu de miroir plus marqué.

Les portes du ciel. À Buenos Aires, un avocat assiste aux obsèques de Celina, ancienne prostituée, et épouse de l’un de ses clients, Mauro. Cortázar change de point de vue. Extérieur au drame, l’avocat qui raconte cette histoire, affiche d’abord un certain détachement : "Je me dégoûtais (…) d’être une fois de plus en train de penser ce que les autres éprouvaient." Cette indifférence se traduit ensuite en mépris pour Celina, "la petite noiraude", "la moins monstre de toutes", selon l’avocat. Ici, le thème social du texte est clairement posé. Une brève apparition de mystère contribue à le renforcer.

Dans La lointaine, Cortázar choisit encore un autre procédé narratif : le journal intime. Alina Reyes est obsédée par l’image d’une femme (son double vu en rêve ?), une femme battue : "je ne sais pas si je l’aime mais je me laisse battre, cela recommence tous les jours, alors c’est que je l’aime". Là aussi, l’aspect étrange sert un propos très concret.
Le thème de l’amour et de la violence est également présent dans Les Armes secrètes, mais dans une narration différente.

Dans Fin de jeu, pour distraire la jeune Leticia, qu’on devine handicapée, ses sœurs inventent un jeu de déguisements et de poses près de la voie de chemin de fer, à la vue des voyageurs. L’un d’eux finit par remarquer Leticia. La séduction et l’apparence sont au cœur de cette nouvelle, la plus touchante, à mon avis. Cortázar se contente ici de laisser planer le mystère, car c’est l’une des sœurs qui raconte l’histoire, mais les réponses suggérées paraissent, là encore, cruelles.

On retrouve ce procédé dans Bons et loyaux services. Une domestique est engagée pour garder des chiens lors d’une grande soirée, donnée par une famille aisée. Quelque temps plus tard, ce même couple fait encore appel à elle pour jouer la mère de M. Bébé, un couturier qui vit seul… La première partie fait sourire par le décalage de mode de vie entre cette bonne et ses employeurs. La seconde nous plonge dans un tout autre drame.

Je termine avec les Fils de la vierge, le texte le plus surréaliste du recueil, l’un de mes préférés également. Michel, un photographe amateur prend un cliché sur un pont, où se tient un couple, un jeune homme et une femme plus âgée, surveillé par un homme dans une voiture. Quand il développe la photo, la suite de la scène se poursuit sous les yeux de Michel, et elle est bien différente de celle qu’il avait imaginée. Ce texte est déroutant par son jeu de style, de changement de narration, de confusion dans le temps, et de petites digressions. "Si tant est que je sache faire quelque chose, je crois que je sais regarder. Je sais aussi que tout regard est entaché d’erreur, car c’est la démarche qui nous projette le plus hors de nous-mêmes, et sans la moindre garantie, tandis que l’odorat… (mais Michel s’éloigne facilement de son sujet, il ne faut pas le laisser déclamer à tort et à travers)".
Ce texte a inspiré le film Blow up d’Antonioni. Si le point de départ est le même que dans la nouvelle, le réalisateur développe une suite encore différente, mais qui respecte donc l’esprit du texte, puisque la photo échappe au photographe. Ce film m’avait marquée, je serais curieuse de le revoir maintenant.

Un billet pour le mois de la nouvelle chez Flo.